Les gens d’ici

de Gilles Perrault

Il s’appelle Saint-Marie-du-Mont, village posé au bord de la Manche, à la base de la presqu’ile du Cotentin. C’est le personnage de ce livre. La plage est commode. En l’an 900, le viking Vieul Aux Epaules y jetta ses drakkars. Dix siècles plus tard, l’Américain Eisenhower lança sur elle ses barges ; depuis, on la nomme Utah Beach.

Juché sur la colline, le bourg essuie depuis toujours les tempêtes magistrales : guerre de Cent Ans, guerres de religion, révolutions, occupations… Il n’est pratiquement pas d’événement majeur qui n’ait laissé sa trace sur ce coin de bocage enclavé dans ses haies, de sorte que la chronique communale ne cesse re renvoyer à l’histoire de France. Mais aujourd’hui comme hier, les gens d’ici vivent à leur pas car l’Histoire est peu de chose, au bout du compte, auprès des histoires qui tissent la trame des jours ordinaires.

Gilles Perrault s’est installé à Sainte-Marie-du-Mont le 1er mai 1961, il y a vingt ans, il raconte ici sa plus longue enquête, roman vrai d’un commune de France.

 

Nous avons par le journal du sire de Gouberville, petit noble vivant dans le nord de la presqu’île, qu’il n’a jamais vu son curé du Mesni-au-Val, « qui pourtant, encaissait les revenus », et que son propre oncle, curé lui aussi, « ne venait qu’une fois l’an, toucher ses rentes ».

Au mois de mai 1562, deux ans après l’équipée d’Amboise, le sire de Gouberville descend du nord de la presqu’île pour se rendre dans le Calvados. Les esprits sont agités, inquiets.Il entend raconter qu’une église de Bayeux a été mise à sac par les protestants. Poussant là-bas une pointe, car le sire est de nature curieuse, il constate qu’autels et statues ont été renversés. Roulant de noirs pressentiments, il rebrousse chemin vers le Cotentin. Une émotion avait enfièvré la presqu’île deux mois plus tôt, quand on avait appris le massacre perprété à Vassy par le duc de Guise (vingt-trois morts et cent blessés protestants) dont nul ne savait encore qu’il ouvrait en France la guerre religieuse. Le curé de Cherbourg s’était réfugié au château avec tous ses meubles, ce qui avait été trouvé ridicule. Le baron de la-Haye-du-Puits avait expulsé de sa bourgade les juges et les avocats, tenus pour les fidèles suppôts du protestantisme : on en avait ri. Mais le saccage de Bayeux n’est pas une folle rumeur.

Le lundi de Pâques, en arrivant au gué du Vey à Saint-Clément, sur le rivage du Calvados, Gilles de Gouberville découvre « force peuple assemblé, tant du Bessin que du Cotentin ». Nicolas Aux Epaules, sa femme et plusieurs seigneurs écoutent un prêche dans la cour du presbytère. La présence de Nicolas et de Françoise ne saurait surprendre Gouberville car tout le pays sait leur dévouement à la cause de la Réforme. Un auteur écrit de la paroisse que « l’insolence des protestants y était une véritable provocation ». Ce lundi de Pâques, tout reste calme.

Le 28 mai, Gouberville dîne chez son cousin, près de Valognes. « Entre neuf et dix heures, nous ouysmes sonner le toque-saint à Valognes. » Gille de Gouberville irait volontiers jeter un oeil mais ses cousins et lui-même sont déjà en chemise de nuit, « aussi, écrit-il, nous ne peusmes en avoir l’occasion ». Chacun retourne se coucher avec l’inquiétude au coeur : une sonnerie de tocsin à une heure aussi tardive est significative d’événement. Rentré chez lui, il apprend que le tocsin a de nouveau sonné à Valognes au soir du 7 juin.

L’angoisse est générale.

 

 

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